31.12.2008

L’euro en mal de confiance...

Sept ans après, les Français n’ont pas oublié leurs francs

Plus d’un consommateur sur quatre pense toujours dans l’ancienne monnaie pour ses achats quotidiens.

Trentenaire, parisien, surdiplômé et gagnant bien sa vie, Olivier a le profil idéal, selon l’Insee, pour ne plus réfléchir qu’en euros. Et pourtant, la semaine dernière, il a fait une rechute, à la table d’un café branché. « 3,60 euros le petit noir, c’est l’équivalent de près de 25 francs », s’est étranglé ce cadre supérieur devant le prix exorbitant.

Obligés de régler leurs achats avec la monnaie unique depuis le 1er janvier 2002, Les Français semblaient avoir pris le pli. Vu le taux de conversion (1 euro pour 6,55 francs), ils n’avaient pas le choix : la table de multiplication par 7 est la plus difficile à maîtriser. Plus chanceux, les Allemands n’ont eu qu’à faire « fois deux » pour passer du mark à l’euro. Du coup, pour les dépenses quotidiennes, de nouveaux prix psychologiques sont apparus, comme 1 euro pour une baguette. Mais sept ans après le passage à l’euro, le compte n’y est toujours pas.

Depuis fin 2006, la Commission européenne a cessé d’interroger les eurocitoyens sur le sujet dans son Eurobaromètre semestriel. À l’époque, plus de 30 % des Français estimaient que l’euro présentait plus d’inconvénients que d’avantages, et ce taux était en constante augmentation.

Manque de lien affectif

Selon l’Insee, qui a publié en avril dernier une étude sur le sujet, plus d’une personne sur quatre pense encore uniquement en francs pour ses dépenses alimentaires. Même pour des achats quotidiens et de montant limité, seulement, 55 % des Français pensent systématiquement en euros.

Les plus de 55 ans sont cinq fois plus susceptibles d’utiliser le franc que les jeunes de moins de 25 ans, les ruraux 60 % plus que les Parisiens, et les diplômés de l’enseignement supérieur deux fois plus que les non-bacheliers.

Et le phénomène s’accentue pour des biens au prix élevé, ou dont la fréquence d’achat est rare, comme un appartement ou une voiture. Là, d’autres particularités apparaissent. « Les femmes ont davantage tendance à convertir mentalement les prix des voitures en francs, ce qui est probablement lié à un intérêt plus faible que les hommes pour ce bien », relève Maêl Theulière, de l’Insee.

Pas étonnant, dans ces conditions, que la plupart des banques continuent d’éditer leurs relevés de compte dans la monnaie officielle… et en francs. Ou que toutes les chaînes de supermarchés continuent d’afficher les prix en francs. Elles auraient dû abandonner le double affichage le 30 juin 2003, comme le recommandait la Commission européenne. Mais les banques craignent de se fâcher avec leurs clients âgés. Pour les distributeurs, les étiquettes en francs sont censées rassurer les consommateurs sur le fait que, non, l’euro n’a pas contribué à l’inflation.

Forcés de s’adapter, les Français n’ont d’ailleurs pas créé de lien affectif avec l’euro. La preuve : les « balles » (1 franc), « sacs » (10 francs), « briques » (10 000 francs), « bâtons » et « plaques » n’ont pas été convertis. Quant au « Pascal », feu le billet de 500 francs, il n’a pas encore trouvé d’héritier.

27.12.2008

Présidence tournante de l’UE : la courageuse résistance de la République tchèque

Glacial passage de témoin entre Paris et Prague

Par Alain Barluet, correspondant diplomatique du Figaro » et Stéphane Kovacs, envoyé spéciale à Prague

Le Figaro, 22 décembre 2008

La République tchèque prend le 1er janvier la succession de la France.

Le passage du flambeau européen à la présidence tchèque, qui débutera le 1er janvier, s’effectuera sans tambour ni trompette. Certains diplomates sourient encore sous cape de la cérémonie assez cocasse qui avait marqué le début officiel de la PFUE : Bernard Kouchner s’était rendu à Gorica afin de recevoir de la présidence sortante, la Slovénie, un bâton en Plexiglas bleu auréolé d’étoiles, symbole du magistère européen.

Rien de tel, cette fois. Sobrement, une réunion du collège des commissaires européens avec le Parlement tchèque est prévue le 6 ou le 7 janvier, suivie le lendemain d’un rendez-vous avec les chefs de la diplomatie des Vingt-sept. Au Quai d’Orsay, on confie que Bernard Kouchner n’avait nulle envie de réveillonner à Prague…

Rarement le passage d’une présidence du Conseil européen à une autre aura été entouré d’autant de suspicion, de non-dits et de noms d’oiseaux ! Dernière anicroche en date, l’affaire du drapeau. Début décembre, le très eurosceptique chef de l’État tchèque, Vaclav Klaus, qui se présente comme un « dissident européen », a fait savoir qu’il n’avait pas l’intention de hisser les couleurs de l’UE sur le château de Prague, siège officiel de la présidence. Une initiative que Nicolas Sarkozy a jugée « blessante » devant le Parlement européen de Strasbourg. « Ce n’est à l’honneur de personne que d’agir ainsi », a déclaré le président de la République. Ces remarques ont immédiatement suscité une réaction du chef de la diplomatie tchèque : Karel Schwarzenberg a jugé qu’« il n’appartient pas à un autre chef d’État de critiquer notre président pour cette raison ». Ambiance. Même si le gouvernement tchèque s’efforce de minimiser l’influence de Vaclav Klaus, ce dernier ne perd pas une occasion pour faire entendre sa voix discordante. Fin octobre, à la télévision, il a carrément accusé Nicolas Sarkozy de vouloir « siphonner » la présidence tchèque et comparé les membres du G4 (France, Allemagne, Grande-Bretagne et Italie) réunis à l’Élysée pour combattre la crise financière à « ceux qui ont écrit les accords de Munich » ayant permis à Hitler d’envahir une partie de la Tchécoslovaquie en 1938 !

Dialogues à couteaux tirés

Début décembre, la presse tchèque a fait état d’un dialogue à couteaux tirés entre Vaclav Klaus et une délégation de parlementaires européens, parmi lesquels Daniel Cohn-Bendit, qui, après avoir placé en douce un petit drapeau européen sur le bureau du président tchèque, l’a questionné sur son soutien aux partisans du non au référendum en Irlande. « La manière dont Daniel Cohn-Bendit me parle, c’est exactement la manière dont parlaient les Soviétiques », s’étrangle le chef de l’État. « Comparer l’Union européenne à l’URSS est inadmissible ! », lui répond le président du Parlement européen, Hans Gert Pöttering. Décidé à se faire entendre durant ces six mois, le président Klaus s’est assuré de pouvoir intervenir devant une session plénière du Parlement européen, le 19 février.

En revanche, son premier ministre, Mirek Topolanek, qui pilote depuis deux ans la coalition de centre droit à Prague, fait - officiellement en tout cas - l’objet de toutes les louanges. C’est lui qui détient en bonne partie les clefs du succès de la présidence tchèque, juge-t-on à Paris. Nicolas Sarkozy ne s’est pas privé, à plusieurs reprises, de rendre publiquement hommage à son « courage » pour sa volonté de faire avancer la ratification du traité de Lisbonne, même s’il concède que cela ne constitue pas une priorité de la présidence tchèque.

Une « fuite » parue en novembre dans le magazine tchèque Reflex donne néanmoins le ton d’une certaine méfiance, de même que des intenses rivalités de clans qui prévalent à Prague. La scène rapportée par Reflex se déroule le 31 octobre dernier, lors d’un déjeuner de travail à l’Élysée entre Nicolas Sarkozy et Mirek Topolanek. La conversation court sur l’Union pour la Méditerranée (UPM) dont Paris tient à conserver la coprésidence et tente de dissuader Prague de s’en occuper. Nicolas Sarkozy : « Tu sais ce que c’est d’être seul contre tous les Arabes ? De les avoir au téléphone ? Ils sont terribles, je te jure (…) Un travail fou. » Un peu plus tard, le Tchèque évoque le partenariat oriental que Prague compte faire avancer durant sa présidence. « Vous pourrez toujours compter sur le soutien de la France , insiste Nicolas Sarkozy. Tu penses sérieusement que je donnerais la priorité à Angela ? »

Immédiatement, le ministre des Affaires étrangères, Karel Schwarzenberg, encore lui, monte au créneau pour présenter ses excuses après la fuite : la dépêche diplomatique n’avait pas été chiffrée. Une enquête vient d’être ouverte par le Bureau de sécurité tchèque. Mais le mal est fait. Depuis, on insiste à Paris pour souligner que les Tchèques seront associés aux travaux de la coprésidence de l’UPM. Concernant le partenariat oriental, on tient également, côté français, à afficher la confiance : « On ne peut pas imposer l’UPM et se désintéresser du partenariat oriental », souligne un diplomate. Au Quai d’Orsay, on préfère insister sur le travail de fond engagé depuis de longs mois pour préparer le passage du relais aux Tchèques. Un maître mot : continuité ! Les visites et les contacts, tant entre Paris et Prague qu’entre les représentations permanentes à Bruxelles, se sont multipliés.

Gérer la transition

Mercredi dernier, quelques jours seulement après sa nomination aux Affaires européennes, Bruno Le Maire rencontrait à Paris le vice-premier ministre tchèque Alexandr Vondra. Les deux hommes ont tout de suite échangé leurs numéros de portable. Un programme de travail du trio des présidences (France, République tchèque, Suède) a été finalisé en mai dernier lors d’une visite à Prague de Bernard Kouchner et Jean-Pierre Jouyet. Mais les prémisses de ce document destiné à « lisser » le travail des présidences européennes sur 18 mois ont été posés dès septembre 2007.

Par ailleurs, pour mieux préparer la transition, Paris et Prague ont échangé des diplomates. Une diplomate française, Caroline Vinot, est affectée depuis le 1er juillet pour un an au ministère tchèque des Affaires étrangères. Pendant la même période, une diplomate tchèque, Michaela Frankova, travaillera au Quai d’Orsay. « Sur le fond, il y a peut-être des perceptions qui ne sont pas tout à fait les mêmes, témoigne Caroline Vinot. Mais il y a une concertation constante, soit en bilatérale, soit en marge des sommets, ainsi qu’entre les ministres. »

Malgré les accrocs, Paris affiche sa confiance dans le travail préparatoire et dans la dynamique instaurée pendant la présidence française. Selon l’European Policy center, sauf « imprévu » majeur qui pourrait prendre Prague au dépourvu, « il n’y a aucune raison de douter que Prague sera capable de gérer les affaires européennes au moins aussi bien que la Slovénie », premier pays de l’Est à avoir assumé la présidence de l’UE. De toute façon, Nicolas Sarkozy a d’ores et déjà prévenu qu’en cas de défaillance tchèque, il ne resterait pas inactif. « Si les Tchèques ne font rien, le président ne restera pas les bras croisés, assure-t-on à l’Élysée. Certains dirigeants européens ont pris des habitudes, ils ne laisseront pas s’installer une spirale négative. La France est désormais au centre du jeu. Ne croyez pas qu’elle va se faire oublier dans son coin. »

19.12.2008

Une nation européenne est-elle possible ?

Au moment où la France achève une présidence de l’Union marquée par la crise financière, je me permets de vous faire passer cet article réalisé par «Marianne», qui a demandé à Hubert Védrine et au philosophe libéral Pierre Manent d’évaluer la solidité de la construction européenne face au nouveau contexte international

Hubert Védrine : Ancien ministre socialiste des Affaires étrangères, auteur de Continuer l’histoire, Fayard, 2008.

Pierre Manent : Philosophe, Directeur du centre Raymond-Aron, auteur de La Raison des nations, Gallimard, 2006.

 Marianne : Selon vous, une « nation » européenne, au sens plein du terme, a-t-elle une chance d’advenir ?

 Hubert Védrine : Personnellement, j’ai toujours été activement européen, mais je n’ai jamais cru en l’idée fédéraliste stricto sensu. Il s’agit d’une belle idée, mais l’expérience m’a convaincu qu’elle ne s’appliquait pas à l’ensemble européen. L’expression « Etats-Unis d’Europe » a été un slogan utile pour sortir les Européens des ornières du repli sur soi, mais pas un programme véritable. Mon sentiment, aujourd’hui plus fort que jamais, est qu’il n’y a pas une « nation » européenne ; il y a des nations européennes qui sont toujours là et, selon la formule déjà ancienne de Delors, une « fédération d’Etats-nations ». Je ne crois pas non plus en l’idée d’une « dynamique », sur le mode : « c’est une étape », « on ira plus loin », « l’opinion n’est pas encore mûre », etc. Il me semble que les opinions n’évoluent guère à ce sujet, qu’elles régressent même plutôt… Je ne conçois donc pas l’avenir de l’Europe comme s’inscrivant dans un processus de fabrication d’une nation européenne venant en punition, en substitution ou en sublimation des anciennes nations. Je crois en plus de coopération, plus de convergence, d’actions communes, etc., entre elles. Bref, je vois les choses d’une façon ambitieuse, mais autrement…
 
Pierre Manent : Je partage la perspective que vous venez de tracer. Qu’il faille aller vers toujours plus de coopération entre les nations européennes est un point sur lequel les citoyens des différents pays européens peuvent se retrouver ; mais cela suppose que les nations demeurent les éléments de base de notre vie politique. Et ce pour trois raisons principales. D’abord parce que, comme l’illustre l’histoire, le surgissement du principe consistant à « se gouverner soi-même » passe par la constitution des unités nationales. Il y a une solidarité étroite entre la formation des nations et la cristallisation des démocraties européennes, au point qu’on se demande si une démocratie détachée des nations est envisageable. En tout cas, cela ne s’est jamais vu.

La deuxième raison est que la constitution de l’Europe comme puissance n’a fait qu’un avec la montée en puissance des nations. De même que la cité était la forme politique propre à la Grèce, l’Etat-Nation est celle de l’Europe. Les partisans doctrinaires d’une nation européenne rêveraient donc de séparer l’effet de sa cause, la civilisation européenne de sa raison politique, qui réside dans une relation entre les nations, faite d’un mélange de rivalités et d’émulation.
Le dernier argument concerne un point de morale politique au sens large, vient du fait que, pour que la vie politique soit humainement satisfaisante, qu’elle ouvre un avenir qui ait du sens, il faut que les hommes politiques soient responsables devant les citoyens. Et ceci ne peut advenir qu’à l’intérieur d’une unité bien circonscrite. Les Etats-Unis sont un pays très ouvert, à la population mêlée, mais il y a une frontière nette entre les Américains et les autres, un processus d’acquisition de la nationalité très strict, un contrôle sévère des frontières. Le problème des institutions européennes est qu’on ne sait pas devant qui elles sont responsables et qu’elles-mêmes l’ignorent ! Hormis, bien sûr, devant une certaine idée de l’Europe qu’elles ont produite et entretenue. Ce manque de substance politique explique aisément leur discrédit…


Marianne : Une « nation » européenne peut-elle néanmoins valoir en tant que but ultime des Européens, horizon de leurs actions communes ?

Hubert Védrine : En rappelant le décalage qui existe entre la vision post-nationale que certains ont de l’Europe et l’Europe telle qu’elle a été historiquement, Pierre Manent montre bien les limites de cette idée. Car l’Europe n’a paradoxalement jamais été aussi forte que lorsqu’elle était divisée : c’est la désunion – ou plutôt la compétition et la rivalité entre les nations – qui ont fait sa force du XVIe au XIXe siècle. Bien sûr, il n’est pas question de transposer ces leçons au temps présent, mais parler d’une nation européenne tient manifestement de l’oxymore. Je ne pense donc pas que ce puisse être le but ultime.

Non seulement cela n’arrivera pas, mais, si l’on considère les opinions européennes, la curiosité des unes envers les autres est même plutôt moins aiguisée qu’auparavant. On le voit bien en ce qui concerne la langue, la culture, et même Erasmus. Les Français parlent moins l’allemand qu’avant ; et il s’est généralisé, chez nous comme ailleurs, une sorte d’anglais d’aéroport, purement fonctionnel, qui ne témoigne d’aucun intérêt pour les autres cultures européennes, pas même britannique ! Le temps ne me semble donc pas travailler en faveur de la formation d’une nation européenne. C’est, à mon avis, une illusion, et donc aussi une machine à créer de la désillusion.

J’ajouterais que cette idée est propre à entretenir une sorte d’incompréhension radicale du monde extérieur par les Européens. S’ils continuent à croire qu’ils vivent dans un monde post-tragique, post-identitaire et post-national, ils risquent de moins comprendre que jadis ce qui se passe dans le monde, y compris aux Etats-Unis. L’objectif reste donc bien pour moi plus d’Europe, mais pas au sens d’une dépossession des nations au profit d’un système mou, au rôle mal défini et à la responsabilité incertaine : c’est plus d’Europe au sens de plus de coopération entre les nations, plus de politiques communes. Bref, il s’agit de prendre acte de la diversité de l’Europe, sans en faire un drame, et de transformer cette diversité en force. Qu’on arrête donc de sermonner les peuples européens en leur faisant honte de ce qu’ils sont ! Se libérer de la représentation d’une Europe transnationale permettrait de consacrer plus d’énergie à trouver entre nous des objectifs communs.

Pierre Manent : Je constate d’ailleurs le même manque de curiosité mutuelle, que vous déplorez, dans mon propre métier. La formule selon laquelle « l’Europe nous ouvre l’esprit » dit exactement le contraire de ce qu’on observe. Quel doit donc être l’objectif pour nous, dans ces conditions ? Des institutions communes, nous en avons suffisamment, peut-être même trop ; ce dont nous manquons, c’est d’actions communes, dans laquelle les pays européens puissent se reconnaître et se réunir.

 

Marianne : Des événements dramatiques comme la crise actuelle ne peuvent-ils pas modifier de fond en comble ces données et pousser l’Europe à l’intégration ?

H.V. : Je n’y crois pas. On évoquait tout à l’heure les cités grecques. Je ne suis pas sûr que la menace perse ait abouti à les faire fusionner…
P.M. : Non, et chacune procédait dans son coin à ses petites négociations avec les Perses…
Hubert Védrine : Même la menace stalinienne, à l’origine de la construction européenne, n’a pas entraîné une fusion des nations. Elle a engendré des structures collectives de défense, une construction économique, un marché commun, pas plus… Je ne vois pas quel phénomène extérieur, même la crise actuelle (sauf si la Chine voulait dominer le monde et absorber l’Europe, ce qui n’est pas le cas) pourrait forger une nation européenne. Comme le montre l’histoire des nations anglaise, française ou autre, cela a été un processus très long, avec beaucoup de violence, et de répression, l’interdiction des langues locales, de la purification ethnique, etc. Tout cela est heureusement impensable à l’époque moderne. En revanche, le moment est peut-être favorable pour que l’Europe élabore ce « point de vue actif » dont a parlé Pierre Manent.

C’est même indispensable : si les Européens veulent conserver leur mode de vie et leur type très particulier de société, avec ses équilibres et sa qualité de liberté, ils doivent accepter de devenir une puissance – sinon, ils seront condamnés à la dépendance et échoueront à se préserver. Et il me semble qu’il y a, en ce moment, une vraie opportunité. Une certaine désillusion se fait jour, le réalisme est à nouveau compris, et avec des crises à répétitions, alimentaire, énergétique, écologique, financière, etc., on entrevoit la fin d’un cycle américain irresponsable. Tout cela crée une occasion pour que les Européens s’affirment, à condition, bien sûr, d’en finir avec l’illusion du dépassement des identités – officiellement abandonné mais subliminalement obsédant –, qui handicape l’élaboration d’une vraie politique commune des Européens face au monde.
Pierre Manent : A condition que l’on sorte aussi de cette « délégitimation » intime des nations, née des guerres du XXe siècle et qui, depuis l’Allemagne, s’est répandue à des degrés divers dans toute l’Europe. Comme si l’histoire de nos nations se réduisait à la succession de leurs crimes, réels ou supposés. Comment donc faire en sorte que chacune d’entre elles retrouve une certaine « amitié avec soi-même » ? Peut-être la crise aura-t-elle ce bon effet de nous ramener à une vie plus sobre et plus juste de ce que nous sommes et pouvons être.
Hubert Védrine : On ne sortira, je crois, de ce dilemme que par une approche le plus lucide possible de l’histoire, ce qui est le contraire de la repentance. Et face à la crise économique, c’est la combinaison des réponses nationales adéquates et coordonnées qui fait la réponse européenne. Bref, on n’arrivera pas à imposer une Europe-puissance par une substitution de l’Europe aux nations, mais par une prise de conscience par celles-ci de la nouvelle dureté du monde et une volonté commune, déterminée et durable.

Source : Marianne

 

13.12.2008

Lettre aux Irlandais


Ils ont décidé. Vous allez revoter l'an prochain. Vous avez une constitution qui oblige à vous consulter à chaque transfert de souveraineté. Ils ne peuvent donc se passer de votre accord. Pourtant vous avez déjà dit NON. Comme je comprends ! Nous l'avions fait aussi. Malheureusement, nos institutions ne nous protègent pas du fait qu'une assemblée de pleutres vienne contredire le Peuple quelques mois plus tard sous la dictée d'un Badinguet nouveau genre. Mais je dois vous prévenir. Je les connais bien ces fossoyeurs du suffrage universel qui n'ont pourtant que le mot "démocratie" à la bouche à défaut de l'avoir ancré dans la cervelle.

Ils vont vous dire que l'on pourrait fort bien se passer de vous. Ils mentent. Un traité ne peut entrer en vigueur que si tous les signataires l'ont ratifié. Rien ne peut se faire sans vous.

Ils vont vous dire que vous retardez l'Europe. Ils mentent. En refusant le Traité de Lisbonne, vous faites dérailler l'oligarchie et permettez à l'Europe de repartir sur des bases saines.

Ils vont vous dire. Ils vous disent déjà. Mon Président (Vous savez, le Badinguet nouveau genre...) vous a déjà dit qu'il comprenait les peuples qui disaient NON car il en est issu. Immonde crapulerie. Il le connaît tellement bien qu'il avait voté OUI et qu'il s'est essuyé les talonnettes sur le suffrage majoritairement hostile de ses compatriotes. Ils vont donc vous dire qu'ils vous comprennent. Qu'ils comprennent votre agacement. Mais qu'il faut être raisonnable. Et qu'il faut vous résigner.

Ne vous résignez pas, fiers citoyens d'Irlande. N'oubliez pas qu'un OUI est toujours définitif dans leur esprit et que vous n'aurez plus le loisir de changer d'avis après. Chez eux, le OUI à leurs funestes projets est toujours définitif alors que le NON ne peut, ne doit être qu'ephémère. Un second NON casserait cet entêtement. Vous pouvez sauver la Démocratie en Europe. A la limite, que vous rejetiez ce traité pour des raisons libérales ou socialistes n'a que peu d'importance, alors que cela pouvait en avoir l'été dernier. Cette fois-ci c'est l'idée même de suffrage universel qui est en cause. Si vous vous soumettez, ils pourront tout se permettre. Et, n'en doutons pas, ils se permettront tout. Le décès de la Démocratie sera acté sur nos contrées.

par David Desgouilles

Conseiller national DLR